
Cette semaine, nous apprenions que Yahoo! avait décidé d’acquérir Summly, une application mobile capable de résumer de façon intelligente des articles d’actualité. Yahoo! aurait selon les estimations payé cette acquisition aux alentours de 30 millions d’euros… une somme rondelette pour son créateur âgé de seulement 17 ans.
Depuis le rachat l’an dernier d’Instagram par Facebook pour un montant d’1 milliard d’euros, les applications mobiles confirment leur statut d’eldorado, il est difficile de nier aujourd’hui qu’elles sont devenues le coeur de l’expérience mobile.
Selon une étude de la société Compuware Corporation auprès de 3 534 utilisateurs de smartphones dans le monde et citée par Francemobiles.com:
- 64% du temps d’utilisation des appareils mobiles est consacré à l’utilisation des applications. Le tiers restant étant utilisé sur le navigateur et pour téléphoner. (…)
- Les consommateurs sont 85% à déclarer préférer utiliser une application mobile plutôt qu’un site mobile. Les raisons les plus souvent citées étant leur rapidité, leur ergonomie et leur navigabilité adaptées à la taille d’écran, et enfin leur capacité à s’appuyer sur les fonctions natives des appareils concernés. (…)
- 78% des personnes interrogées déclarent qu’elles comptent sur les applications pour bénéficier d’une expérience plus simple et plus rapide qu’avec un site mobile.
Petit voyage dans le passé: lorsqu’Apple a sorti son tout premier iPhone en 2007, le terminal n’était pas ouvert aux applications tierces: les développeurs étaient aux contraire invités à développer des sites mobiles optimisés pour le smartphone (ou “web apps”).
L’App Store n’a été introduit qu’1 an plus tard en 2008 avec l’iPhone 3G (suivi de peu par l’Android Market de Google). Depuis, l’eau a coulé sous les ponts et selon les chiffres de Berg Insight cités par Digithoughts.com, les téléchargements d’applications ont atteint le chiffre de 60 milliards en 2012.

Ce même rapport précise que pour l’année 2012 dans le monde, les revenus issus des applications (dont les achats “in app”) ont atteint la somme de 6,4 milliards d’euros.
Les applications mobiles sont donc un business rentable. Mais quelle est au fond leur raison d’être et leur valeur ajoutée, alors que smartphones et tablettes peuvent accéder à Internet via le navigateur?
A mon avis, les applications mobiles ont aujourd’hui vocation à proposer une expérience premium, que le web n’est pas encore capable d’apporter. C’est toute la différence qu’il y a entre les “smartphones” et les “feature phones”/”dumb phones” qui ne donnent accès qu’au web mobile.
Parmi les plus-values des applications mobiles:
- Des notifications en temps réel, éventuellement en fonction de la géolocalisation
- Des icônes intelligentes permettant d’afficher une information actualisée (via les widgets sous Android et les tuiles dynamiques sous Windows Phone)
- Quand les applications sont bien réalisées, une meilleure expérience tactile qu’un site web
- Des possibilités de monétisation (modèle freemium ou achats in-app)

La philosophie “mobile first” est de plus en plus présente parmi les start-ups: aujourd’hui des applications très populaires ne sont toujours pas accessibles depuis le web, comme Flipboard, Vine, Shazam, Whatsapp, etc. Et au-delà des mobiles, cette tendance concernera bientôt les télévisions, les voitures, l’éléctroménager… tous seront l’objet d’applications dédiées, laissant le web de côté.
Cet essor des applications menace-il le web? Pourtant, sur les ordinateurs le web ne s’est jamais aussi bien porté: que ce soit pour les mails, le traitement de texte ou écouter de la musique, on trouve facilement chaussure à son pied. Il n’y a vraiment que certaines activités professionnelles ou de niche (photo, vidéo, etc.) qui nécessitent l’installation de programmes lourds.
Mais si sur mobile les applications sont entrées dans les habitudes, le web mobile en revanche est aujourd’hui une expérience assez désagréable, pour plusieurs raisons:
- Avant même d’être arrivé, beaucoup de sites invitent à télécharger l’application dédiée via une fenêtre “pop-up”,
- Sur tablette, malgré le grand écran on se voit souvent imposer la version mobile d’un site,
- Pour les sites orientés médias ou avec des contenus utilisant le plugin Flash, le recours à l’application mobile est quasi-indispensable

Cette expérience web dégradée est une conséquence de la schizophrénie de l’industrie, qui hésite encore entre l’universalité/l’ubiquité du web et les applications soit-disant optimisées pour les terminaux.
Le géant Google symbolise bien cette schizophrénie, car il développe actuellement 2 systèmes d’exploitation en parallèle:
- Android pour les smartphones et tablettes tactiles, avec aujourd’hui plus de 700 000 applications disponibles sur le Play Store,
- Chrome OS pour les ordinateurs Chromebooks, un système d’exploitation minimaliste qui n’est que le navigateur Chrome glorifié
La position de Microsoft est un peu plus ambigue: avec Windows 8, la firme de Redmond a inauguré de nouvelles applications optimisées pour les écrans tactiles et les tablettes. Et Microsoft semble si motivé (ou désespéré) pour rattraper les plateformes concurrentes qu’il attire les développeurs d’applications avec de l’argent.
Mais Microsoft ambitionne également de fusionner tablettes et ordinateurs traditionnels: sur les tablettes Windows 8, on peut toujours accéder au traditionnel bureau Windows et utiliser le navigateur de son choix (les navigateurs “desktop” restant aujourd’hui quand même bien plus capables que leurs petits frères sur mobiles). Les habitués au vrai web ne sont donc pas laissés de côté.
Mais aujourd’hui, le vrai partisan du web est sans doute la fondation Mozilla: avec Firefox OS, Mozilla veut proposer des téléphones ne fonctionnant qu’avec le web et rien que le web, en laissant de côté les jardins fermés des autres magasins d’applications.
“There is a web for that” affirme le CEO de la fondation Mozilla Gary Kovacs, parodiant le “There is an app for that” d’Apple. Pas sûr cependant que cette approche soit séduisante, alors que “smartphone” est aujourd’hui devenu synonyme d’applications.
En conclusion, on pourrait dire que la schizophrénie des éditeurs qui hésitent entre le web et les applications mobiles se répercute sur les utilisateurs: en particulier sur les tablettes où la valeur ajoutée des applications n’est pas évidente par rapport à la facilité d’utilisation du navigateur (ceci d’autant plus que les tablettes Windows 8, à la différence de l’iPad d’Apple, peuvent utiliser le plugin Flash pour lire tous les contenus).
Sur les smartphones, nul doute que les applications sont visiblement entrées dans les moeurs et qu’elles sont là pour longtemps. Mais aujourd’hui la vraie question qui se pose est la monétisation de ces applications: on trouve encore trop d’applications gratuites, de mauvaise qualité et pas assez souvent mises à jour.
Je pense que le modèle freemium est intéressant: alors que la publicité sur les petits écrans des smartphones est assez désagréable, les applications payantes sans publicité ont du sens.
Cela ne me choquerait pas que toutes les applications soient payantes, dans la mesure où demeure l’accès via le site web. Mais on peut aussi imaginer pour chaque site/service 3 propositions différentes:
- Un site web optimisé pour mobile avec de la publicité (cela restera la porte d’entrée universelle),
- Une application gratuite offrant une expérience premium par rapport au site mobile, mais avec de la publicité
- Une application payante, copie de la version gratuite mais sans publicité.